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Le jardin d'amexour

Le jardin d'amexour

Parfois de raison, souvent d'intuition, de philologie et des philosophies en général, ce semble pouvoir être l'objet de ce blog... Si cela ne peut seul le décrire totalement, il en reste cependant le principal moteur !


Commentaire d'un texte de Hannah Arendt : «Les origines du totalitarisme - En guise de conclusion »

Publié par Amexour sur 20 Mai 2013, 17:42pm

Catégories : #Philosophie

commentaire d’un texte d’Hannah Arendt extrait de «Les origines du totalitarisme - En guise de conclusion ».

 

               « Dorénavant [sous-entendu : après Auschwitz], si la formule du XVIIIème siècle selon laquelle l’homme atteint sa majorité a un sens, ce sens ne peut être que celui-ci : l’homme est le seul créateur possible de ses propres lois et le seul artisan possible de sa propre histoire.

 

               L’importance de cette tâche est écrasante et sans précédent. Seule une calamité extrême a pu nous contraindre à l’affronter. Malheureusement, toute autre voie nous mènerait automatiquement dans un désertle droit est ce qui est « bon pour » - l’individu, la famille ou le peuple. Même si l’unité à laquelle s’applique le « bon pour » est aussi vaste que l’humanité elle-même, une telle définition n’empêchera jamais le meurtre. Car il est tout est tout à fait concevable qu’un beau jour, une humanité hautement organisée, mécanisée et centralisée puisse déclarer qu’il serait meilleur pour tout le monde de se passer d’une de ses parties.

 

               On peut juger l’étendue de notre désastre actuel à partir du fait que pour venir à bout même d’une tâche aussi simple que la prévention du meurtre, nous sommes contraints de douter de l’existence incontestable des principes de la moralité sur la base desquels s’élève la structure entière de notre vie, et qu'aucun des grands révolutionnaires, de Robespierre à Lénine, n’a jamais sérieusement mise en question. Nous ne pouvons plus croire avec Lénine que « les gens s’habitueront à observer les règles élémentaires de la vie en société qui se sont maintenues pendant des milliers d’années ».

               C’est pourquoi, nous devons essayer de forger [...] de nouvelles découvertes en matière de moralité ou d’idées de liberté. Le problème est que, si nous ne nous y essayons pas, tout porte à croire que les foules (…) détruiront là où nous avons été incapables de produire.»

 

                              Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, « En guise de conclusion » (1ère édition, 1951)

              

 

               Dans « Les origines du totalitarisme » comme au travers de sa théorie politique en général, Hannah Arendt (1906-1975) recherche les conditions pérennes à l’accomplissement de l’humanité dans la liberté et l’égalité. Son analyse sur la « Condition de l’homme moderne » lui permettra par la suite de mettre l’accent sur « la confusion des sociétés modernes » entre les domaines privé (travail) et public (l’ordre politique). Elle cherche ainsi à expliquer le totalitarisme et comment, au XXème siècle, un tel dévoiement de l’autorité politique a pu conduire à l’oppression autoritaire. Si tant est que cela soit encore possible, sa solution réside dans la « démocratie » que tout homme « responsable », selon-elle, doit nécessairement construire. S’interrogeant sur des évènements historiques majeurs, plus particulièrement sur la base des conséquences désastreuses engendrées par le totalitarisme, elle prône un retour du « politique » dans une tradition que « la domination des masses » a bouleversé.

 

Comment les « droits de l’homme », pourtant gagnés de haute lutte depuis le XVIIIème siècle, ont pu à se point être bafoués ; mais surtout, comment en est-on arrivé à une telle négation de ses droits et du politique ? Si l’homme occidental, en société pleinement organisée, était parvenu à trouver une certaine libération dans la politique, une émancipation ainsi proclamée, comment expliquer par exemple que l’humanité puisse à ce point sombrer de nouveau dans l’horreur d’Auschwitz ? Outre le fait de la perte des valeurs communes, une des raisons de la décadence politique et morale pourrait-elle se trouver, en creux, dans la devise hitlérienne « Le droit est ce qui est bon pour le peuple allemand » ? Hannah Arendt nous propose alors de réfléchir sur cette thèse essentielle qui est de considérer qu’il faille trouver de nouveaux ressorts moraux et politiques, mis à mal par la « domination de masse »

               «En guise de conclusion » et de façon linéaire cet extrait va s’y attacher. Postulant sur la base de « l’après-Auschwitz » comme révélateur d’échec mais surtout de la « tâche » à accomplir, l’auteur donne alors la pleine mesure de l’entreprise politique nécessaire et, tout en en précisant les contours, conclue sur sa proposition de refonder la liberté dans le droit, le bien commun et la responsabilité. 

 

 

               Tout d’abord, le postulat de ce texte renvoie aux Lumières et à l’idée selon laquelle l’homme y aurait atteint sa « majorité ». Qui mieux que Kant a défini ce que le XVIIIème siècle a apporté à l’humanité, qui n’était auparavant que dans l’illusion d’un phénomène qu’elle croyait naturel, obéissant tel l’esclave dans la caverne de Platon. Quand l’homme des Lumières donc, par la raison et dans sa capacité de penser, d’agir et de juger par lui-même s’affranchit et s’arrache de l’illusion et surtout du « cycle infernal et naturel des passions ». En outre et de façon implicite, nous pouvons considérer et garder à l’esprit en particulier le préambule de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » ; et de cette déclaration dite de portée universelle, ce qui y est censé rappeler « les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme ». Autrement dit, l’homme se libère de sa « minorité artificielle », nous dit Robert Legros dans « L’idée d’humanité », et quand il  s’émancipe de la domination « de l’homme sur l’homme ». Auparavant il était soumis, aliéné aux dogmes de la religion, des croyances, des sectes et des préjugés de toutes sortes. [C’est là un premier point de désaccord avec Kant mais aussi avec Hegel, car Arendt ne considère pas l’homme dans le libre-arbitre d’une Histoire avec une majuscule, mais plutôt dans l’action politique où l’homme doit assumer sa propre histoire (avec une minuscule).]

 

               Si cette « libération » qui est gagnée dans cette majorité est effective, Arendt précise ici qu’elle l’est effectivement en tant que l’homme est « seul créateur et (qu’il est le) seul artisan possible de sa propre histoire ». Parce que l’homme ne se libère pas tant de la terreur arbitraire d’un homme et d’un tyran, [comme Etienne de la Boétie pouvait, en son temps, l’appeler de ses vœux (Cf. « Discours de la servitude volontaire)] mais plutôt de la « négation même du politique » ; et en outre ce qui l’empêche de se révéler et d’être par conséquent acteur de sa propre histoire.

 

               Mais avant d’aller plus avant, il nous faut préalablement, même brièvement expliquer la raison pour laquelle Arendt dit : « Dorénavant [sous-entendu : après Auschwitz] ». Bien qu’explicite, arrêtons-nous un instant sur sa signification. De même qu’Adorno écrit avant de revenir sur cette phrase, du fait de sa réception tendancieuse, qu’il « est impossible d’écrire des poèmes après Auschwitz… » parce qu’il faudra bien continuer… Ou encore Robert Antelme (cf . « L ‘espèce humaine ») et Primo Lévy (cf. « Si c’est un homme ») qui, comme Arendt, chacun à leur niveau auront connu et directement souffert de l’internement et des camps de concentration, « tout est possible ». Autrement dit,  et pour reprendre Giorgio Agamben, influencé par Arendt, Auschwitz aura montré ce que l’homme occidental pouvait commettre de plus impardonnable, dépassant tout entendement et surtout tout concept juridique basé sur le crime. Nous y reviendrons.

 

Pour poursuivre ce commentaire maintenant, il faut également que l’homme « moderne » pense et élabore sa propre conception politique. Ce qui signifie en clair, mais surtout de façon implicite pour Arendt et tout au long de ses analyses que l’homme ne doit pas tant penser par lui-même (idée cartésienne redondante), mais davantage qu’il doive « renouer avec l’autorité de la tradition ». Et ce en préférant l’action à la méditation [en opposition alors avec Platon dans « La vie de l’esprit »] et en s’efforçant surtout de faire sa propre histoire. Cette histoire de tout un chacun, [avec une minuscule donc], en opposition avec l’Histoire avec une majuscule qui est celle d’Hegel, et qui revêt un caractère global, logique, rationnel et universel. Histoire « rationnelle » en tant qu’elle gouverne le monde. Histoire « universelle » pour Kant, pour qui l’homme dans son histoire ne fait au final que suivre un plan de la nature (est-ce une certaine forme de fatalisme ?).  Tous deux prenant le fil de cette Histoire, finalement, dans l’explication des passions humaines sur la base de la « ruse de la raison » pour le premier et « d‘un plan de la nature » pour le second.  Mais il n’en va pas de même pour Arendt, pour qui l’homme peut être en mesure de se soustraire à cette forme de fatalisme et « à la lutte des classes » (stalinisme) ou à une sélection des races (nazisme) » et par l’acquisition moderne de sa « majorité ». C’est-à-dire en somme et pour Arendt, qu’il lui est absolument nécessaire, dans l’avenir, de s’autodéterminer et précisément après Auschwitz.

 

Thèse tout à fait essentielle qu’elle défend en particulier dans son livre « Les origines du totalitarisme » où l’action politique et la pensée singulière sont mis en avant et, où la phrase « en tant qu’il agit, l’homme est le vivant politique » [le zoon politikon aristotélicien] revêt alors un caractère déterminant dans « sa structure fondamentale ». En d’autres termes, plus tard elle écrira dans « La condition de l’homme moderne », et dans la troisième partie de l’ouvrage, après le travail et l’œuvre c’est à « la vita activa » qu’incombe dorénavant d’empêcher de laisser la place vacante aux totalitarismes (dans la négation d’une certaine forme de fatalisme donc). Et nous pouvons rajouter que cela doit se faire en agissant de concert dans la société, où l’homme est alors donné comme « animal social ». Condition sine qua non en effet de la réalisation « responsable » et entière de la condition humaine ; c’est en l’occurrence le gage pour ne pas sombrer dans la désolation de la « domination de masse » et avec elle dans le totalitarisme pour Arendt.

 

               Mais voilà, cette thèse trouve peut-être aussi, ici-même, sa limite car « l’action » ou « l’agir » se veut sans violence et c’est la raison pour laquelle Arendt nous parle à la fois « du trésor perdu des révolutions » dans « Essai sur la révolution » et ici, de l’après Auschwitz qui a cruellement rappelé la difficulté de la « tâche » dorénavant à accomplir par l’homme moderne. Laissant de côté cet essai, en suivant, elle va s’intéresser de plus prêt au XXème siècle et aux causes du totalitarisme qui a conduit au meurtre à grande échelle qu’elle a analysé. Si nous avons mieux saisi à présent quelle pouvait être dorénavant cette « écrasante tâche » qui nous incombait après Auschwitz, en quoi, au juste, « le désert croît » et le « monde des hommes disparaît-il» ?

 


               Tous les hommes devraient avoir « le droit d’avoir des droits » et ce dans la nécessaire « spontanéité » semble être un vœu pieu à la lumière de l’atrocité des évènements historiques du XXème siècle ; cette même « Histoire » où le concept arendtien est en rupture avec Hegel. Car redisons-le, pour elle chaque homme, chaque citoyen se doit de commencer une nouvelle histoire (avec une minuscule cette fois), sans par conséquent être déterminé par les forces de l’Histoire (avec une majuscule) et de la nature réunies. Le « droit » n’est-il pas celui d’agir librement  mais surtout celui de « bâtir » le monde de demain par tout un chacun, puisque ce sont les termes sans équivoque et qui sont donnés par l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » ? [Ce qui impliquerait que chacun doive produire librement le monde dans lequel il vit.] Comment alors ne pas a minima s’interroger devant l’ignominie des évènements et pareil écueil qu’a connu l’humanité durant la deuxième guerre mondiale ; celui-ci ayant eu pour conséquence de faire disparaître une partie de l’humanité ? On le comprend, c’est principalement de la Shoah dont il est fait allusion ici par Hannah Arendt, et lorsqu’elle parle de « calamité extrême». Et c’est alors en ce sens, précisément, qu’elle écrit que l’humanité soit alors contrainte,  après cette dure déconvenue, de se mettre à la « tâche ».

 

C’est parce qu’il y a eu Auschwitz, devenu l’emblème négatif pour ainsi dire de la « suprême faute humaine », qu’il faut alors affronter cette dure réalité que rien n’est jamais acquis ; et qu’il faille de nouveau re-construire un monde où la tâche est à présent celle de vivre en commun en re-construisant l’Histoire [s’il en est ?]. En creux qu’aucune « belle » parole ni aucun principe suprême, tel le premier article de la déclaration des droits de l’homme n’a pu empêcher l’atrocité des camps de travail de Staline ou de concentration et d’extermination nazis d’Hitler.

 

On le voit maintenant, l’Histoire qui apporterait le progrès n’est pour Arendt qu’un leurre. Cette « tâche » de réfléchir et de s’engager est en effet « écrasante » et au premier chef, c’est celle de la « responsabilité ». Responsabilité qu’elle veut par conséquent également commune à tous. En effet, Arendt considère que le terreau des totalitarismes est celui de la « non-participation » des citoyens à la politique, mais surtout du fait d’une désagrégation sociale, où le peuple est « atomisé » en individus, eux-mêmes isolés les uns des autres. Car en ce cas le peuple est alors comme abandonné aux dictats et aux  idéologies terroristes de tous poils, aux dictateurs qui n’ont plus qu’à « dominer ces masses ». Tout autre non-choix en l’occurrence serait égal à un continuum suicidaire et stérile, ce que Hannah Arendt décrit ici ou encore ce qu’elle symbolise par l’utilisation du terme « désert ».

 

                Mais comment peut-on être en position seulement de pouvoir penser, encore, et après Auschwitz ? Il le faudra bien, pourtant, car rien ne permet d’assurer que l’humanité se trouve à l’abri et qu’il ne retombe pas dans l’horreur. En commençant par le fait que chacun se renferme dans quelque cloisonnement, se revendique de telle appartenance, et selon qu’il s’agisse d’un pays, d’un groupe voire à une famille et ce de la façon la plus exclusive...

 

               Du « bon pour » de la devise Hitlérienne : « Le droit est ce qui est bon pour le peuple allemand », Hannah Arendt va réfléchir sur la notion « morale ». C’est ce que veut dire l’auteur lorsqu’elle écrit : « qu’il serait meilleur pour tout le monde de se passer d’une de ses parties. ». Il n’est ici pas question du droit absolu comme défini plus haut en tant que  « tous les hommes ont le droit d’avoir des droits » mais davantage d’un droit limité et relatif ; en somme d’un détournement de la morale et celle qui regarde donc le genre humain tout entier, morale universelle et inaliénable [en référence à la déclaration des droits de l’homme]. Un droit par conséquent qui serait alors seulement limité « à l’individu, à la famille ou (même) au peuple » et en fonction d’une utilité donnée. Il faut ici bien comprendre le sens qui est donné par Arendt et celui qui correspondrait à une limitation choisi par une « élite » et à un droit ce, pas tant arbitraire, mais davantage à une « négation de la politique ». Ce qui est par conséquent est parfaitement antinomique du droit, nous en convenons. Une telle délimitation serait alors le contraire du droit, voire un détournement du sens juridique et naturel du mot dans sa signification originaire.  Hitler est précisément compris dans ce « désert » arendtien lorsqu’il associe le « droit » et le « bon pour ». Le droit ne peut en effet être qu’associé à la justice, en tant que les deux termes doivent être pensés conjointement. De surcroît, les deux notions doivent être le résultat d’une conception morale et politique à la recherche de la « vie-bonne » pour tous et commune à tous.

 

               Arendt illustre son propos en allant plus loin. Définit ainsi, elle rajoute qu’un tel détournement du droit ne pourrait alors empêcher le « meurtre », et nous pouvons même dire sans nous tromper qu’il en serait pour ainsi dire le fruit.  Car il faut entendre par là que même étendu au droit des peuples et de l’humanité toute entière, cette fausse définition pourrait légitimer n’importe quel génocide, sur n’importe quelle frange de population et par le biais de n’importe quelle différenciation ; cela laisserait alors libre cours au meurtre même à la plus grande échelle.  D’ailleurs la phrase : « Car il est tout à fait concevable…puisse déclarer qu’il serait meilleur pour tout le monde de se passer d’une de ses parties. » est explicite et abonde en ce sens. Même si le mot « beau » qui précède celui de « jour » semble ironique, c’est bien de cela dont il s’agit et lorsqu’elle dit que rien n’empêcherait alors l’humanité de décider de mettre un terme à une partie d’elle-même. Autrement dit elle fait allusion à une réplique potentielle de la Shoah. Hannah Arendt va alors préciser en suivant les contours de sa réflexion sur la notion morale. Pourquoi parle-t-elle alors de « morale » sinon pour justifier ce qu’elle entend par « principes de la moralité » et qui viendra clore cet extrait.

 

               La morale pour Arendt est alors sous-entendue comme le moyen qui constitue la liberté comme fin. C’est-à-dire celui qui doit (l’occurrence étant bien tournée vers le devoir d’agir) conduire à produire (donc agir, tendre vers…) la liberté. Mais sa conception de la liberté est anhistorique du point de vue de son opposition avec Hegel et Kant [ce qui quelque part la rapproche aussi de Schopenhauer]. C’est-à-dire qu’elle ne prend pas racine dans l’Histoire avec une majuscule mais davantage dans la privation, la spoliation d’un re-commencement de l’histoire dans son refus. Encore une fois, elle s’oppose à l’idée hégélienne parce que précisément l’histoire est empêchée dans le refus déterminé d’un re-commencement et dans le retrait du politique pour la très grande majorité des citoyens. Alors même que nous sommes en position de pouvoir « juger » la question et « les principes de la moralité sur la base desquels s’élève la structure entière de notre vie », pourtant inscrite dans l’Histoire de l’humanité, « aucun des grands révolutionnaires » ne s’y sera même penchée. En d’autres termes, c’est la morale même et qui est ici remise en question. En creux, c’est là le lien entre morale, liberté et idéologie qui s’affrontent chez Arendt. L’expérience d’« Auschwitz », du triomphe du totalitarisme et de la domination de masse pend tout son sens. C’est-à-dire que c’est « l’idéologie » dans son processus qui prend le pas sur la morale, et donc sur la liberté, et par conséquent sur le droit. La domination est totale quand le peuple n’est plus qu’une masse informe, totalement aliénée parce que privé de son histoire. Pour Arendt, c’est à Auschwitz qu’a eu lieu le triomphe sur les volontés humaines dans la « solution finale » nazie. Lénine est lui aussi pris à défaut, car dans le cadre du stalinisme il a été dépassé du fait que les hommes ont oublié leur histoire, et précisément parce qu’ils en ont été privés, spoliés. Ainsi, ils ont été incapables de se rappeler « les règles pourtant élémentaires » du vivre ensemble et tout a été possible ; même le pire en l’occurrence avec l’élimination radicale des « grandes purges » et de tous les opposants au régime totalitaire stalinien (par la destruction de la famille et des amis et de tout lien avec leur propre histoire).

 

 A présent c’est fort de savoir « ce qui s’est effectivement passé » et du « pourquoi et du comment le pire a été possible » que Arendt a défini comme étant « le mal radical » [concept par ailleurs sur lequel elle reviendra (Cf. Philosophie magasine – hors série p. 94) dans un courrier de 1964 adressé en réponse à son ami Scholem, et où elle convient que « seul le bien peut être radical » et dans le cadre des « conseils juifs » à l’époque de la « solution finale » ; cela faisant suite au procès Eichmann qu’elle couvre en qualité d’envoyé spécial pour un journal américain)]… qu’elle se propose d’apporter sinon une solution au moins un garde-fou. Car il n’y a selon-elle aucune raison et, quand bien même l’humanité atteindrait quelque haut degré technologique et serait rassemblée autour d’une entité centrale organisée, pour autant, qu’est-ce qui pourrait l’empêcher de sombrer de nouveau dans ses errements destructeurs ? Il en va donc de la destruction des hommes et si aucune piste n’est trouvée. « L’homo faber » [en tant qu’homme producteur de sa propre histoire, alors différent de « l’animal laborans » qui lui est entièrement tourné vers le domaine privé, et dans le cycle naturel de la vie et donc dans le sens de l’animalité dans son processus biologique] doit « produire » par la « vita activa » le vivre-ensemble en l’occurrence, en s’engageant dans un monde qui est commun à tous certes, mais où tous sont responsables et contribuent de conserve à son accomplissement.

 

               Mais voilà, si l’Histoire (avec une majuscule) démontre que rien ne dure toujours et que, dans une succession de heurts et d’effondrement de civilisations répétés, disparaît la mémoire même des hommes qui se succèdent, comment reconstruire quelque chose qui semble voué à sa perte ? C’est pourquoi Arendt conclue ici « que nous devons essayer de forger de nouvelles découvertes en matière de moralité et d’idées de liberté… ». Parce que les hommes « détruiront » encore si nous ne parvenons pas à construire, nous les « modernes » [l’avons-nous jamais été].  Parce que si les révolutions engagées ont théorisé sans même parvenir à pratiquer seulement la liberté, elles ont montré le chemin sans pour autant parvenir jamais à régler la question [ni même peut être à se poser seulement les bonnes questions]. Autrement dit, si les droits de l’homme sont à présent connus de tous, il faut encore ré-inventer et se remettre cent fois à l’ouvrage. « Parce que les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules ». Parce qu’ils ont montré les limites de l’aliénation humaine, et qu’il nous a fallu « penser ce que nous faisons », il faut alors trouver les moyens de gagner la liberté dans la démocratie et le bien-commun.

 

 

En conclusion, parce que l’Histoire a dévoilé ce dont était capable l’humanité ou ce qu’elle pouvait être dans un monde donné, et pour ne pas renoncer à l’existence même, il faut à présent (les modernes) qu’elle vive en liberté bien sûr, mais surtout qu’elle le fasse dans la « seule activité qui mette directement en rapport les hommes ». Autrement dit, une existence dans la « vita activa » qui extrait l’humanité de la simple « vie privée » pour construire politiquement une existence publique commune à tous plutôt que dans une confusion des genres [dans le sens cité dans l’introduction] destructrice et stérile.   

"C'est pourquoi" Hannah Arendt conclue en effet son propos en défendant l'idée selon laquelle il en va de la responsabilité "politique" de l'individu de découvrir par lui-mêmeles moyens moraux qui leui permettent d'accéder à sa liberté.

Morale enfin qui ne serait plus le dévoiement du droit, dans un égoïsme triomphant mais celui qui serait fondé sur la justice et l'acception de la pluralité, dans le seul monde possible qui est commun à tous.

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